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29 octobre 2016 6 29 /10 /octobre /2016 14:56

J'aime bien les livres de Serge Joncour. Je le connais depuis très longtemps, car je l'avais invité pour qu'il parle de son premier roman VU avec nos élèves au lycée d'Alfortville. En fait, inconsciemment, j'avais retrouvé dans ce livre l'atmosphère de chez moi, la Nièvre. C'était une histoire d'avion tombé dans une ferme. Il se trouve que dans la ferme de mes parents, il reste quelques pièces d'un avion tombé pendant la guerre non loin: les paysans du coin avaient récupéré les boulons et d'autres pièces métalliques pour leur bricolage... Bref, à l'époque, je ne savais vraiment pas que Serge Joncour était comme moi l'enfant d'agriculteurs de la Nièvre, mais je suis sûre que ça explique en bonne partie ce sentiment de proximité quand je lis ses romans. Et donc, par principe, je lis tous ses livres, je n'en manquerais pas un, sinon j'aurais l'impression de trahir quelqu'un de la famille, c'est comme ça.

Son dernier roman est le plus hitchcockien de tous. Il y a un peu de "Fenêtre sur cour" (car les deux personnages habitent l'un en face de l'autre) mais on y retrouve aussi le motif des "Oiseaux" inquiétants: deux corbeaux qui viennent perturber Aurore, une styliste branchée hyper-stressée et deviennent l'objet obsédant de ses cauchemars. C'est pas mal pour l'atmosphère, l'omniprésence de cette arrière-cour d'immeuble parisienne qui se transforme en terre de jeu sauvage, régressive.

  Mine de rien, derrière la bluette entre le héros, ce géant chargé de recouvrement et sa voisine bobo parisienne, l'auteur nous parle avec pas mal de pertinence de la société d'aujourd'hui. J'ai particulièrement apprécié sa façon d'évoquer les codes vestimentaires ou comportementaux parisiens auxquels on ne correspondra jamais quand on vient de la campagne. On se sent toujours un peu "pecno", et son héros est comme ça, tout à fait conscient du regard condescendant que les autres posent sur lui à cause de son allure décalée. C'est un truc que je ressentais profondément quand j'habitais à Paris. Maintenant que je suis en banlieue, je me sens mieux.

Cette femme qui est une sorte de boule de stress, on ignore un peu ce que le héros peut lui trouver, d'ailleurs lui aussi, il la trouve plutôt antipathique et insupportable au départ. Serge Joncour raconte l'affaiblissement de son couple sur le mode du constat. Aurore devient plus héroïque quand elle défend son entreprise. C'est un peu un roman sur le thème de la force et de la faiblesse: cette femme a les codes de la branchitude, l'appart friqué, un mec winner, un petit lot d'enfants mimis (une petite Iris comme moi en plus!) mais finalement elle est toute fragile. Et lui, le héros, il est un peu le géant des contes, il a l'air hors du coup, et puis finalement c'est en lui qu'elle puisera ses forces. Mais en fin de compte, est-il vraiment si solide?

J'ai retrouvé dans ce roman un peu de la scène du sanglier que j'avais adorée dans L'amour sans le faire: comment faire face encore de nos jours au fait de tuer un animal, et tout ce que ça a de dérangeant pour les urbains que nous sommes devenus.

Bref, Repose-toi sur moi, c'est aussi surtout une histoire d'amour, avec quelques uns de ses poncifs, mais au delà, un récit de nos vies de citadins d'aujourd'hui bien plus subtil qu'on pourrait le penser. 

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11 septembre 2016 7 11 /09 /septembre /2016 23:50
L’insouciance de Karine Tuil : un roman efficace et âpre qui s’attaque à notre époque

Malgré l’apparente légèreté du titre, on peut dire qu’elle ne fait pas trop dans la dentelle, Karine Tuil, avec L’Insouciance. Mais notre monde non plus ne fait pas dans la dentelle. Politique, otages, manipulations médiatiques, feuilletons télés taillés à la serpe… Si la fiction d’une époque doit se rapporter au monde tel qu’il est, il me semble que la romancière a bien rempli sa mission, en écrivant ce « page-turner » efficace et plutôt ambitieux.

Les héros de ce roman sont majoritairement des hommes, des ombrageux, bien virils : Osman, un Français dont les parents sont d’origine ivoirienne, poursuit une ambitieuse carrière politique dans l’entourage de l’Elysée sans être du sérail. François Vély, alias Lévy, riche homme d’affaires un peu trouble, est malheureux en amour et victime d’un complot médiatique, à moins qu’il l’ait bien mérité. Romain le soldat musclé, est victime d’un symptôme post-traumatique après son expérience militaire malheureuse en Afghanistan, mais il trouve l’amour. Marion est la seule femme importante de l’histoire : c’est une belle journaliste/romancière qui cherche son destin entre François et Romain. L’intrigue nous emmène de déconvenues en événements tragiques, en passant par toutes sortes de désillusions et de déconfitures : à part dans les trois dernières pages, le bonheur n’y a pas une place de choix… Mais quand on suit les infos sur LCI, franchement, ça ressemble bien à cette succession de sombres nouvelles…

J’en soupçonne certains de reprocher à Karine Tuil le fait qu’elle n’ait pas du tout l’écriture « attendue » d’une femme, car nous sommes souvent victimes dans nos attentes de certains clichés littéraires. C’est sûr qu’il n’y a rien de post-durassien chez elle, que les profils des personnages peuvent aller dans le sens de certains stéréotypes, qu’on a du mal à trouver l’émotion nuancée ou la poésie légère. Mais c’est son style, et je trouve qu’il est affirmé, incisif, un peu rock, populaire, avec des personnages qui souffrent, et surtout un vrai travail de rythme –que j’avais déjà apprécié dans L’invention de nos vies- qui peut être parfois joli. La forme de ce roman n’est pas d’une originalité folle, avec les chapitres qui s’accrochent assez conventionnellement tour à tour à un des personnages principaux. Mais le but de Karine Tuil n’est certainement pas d’écrire un roman expérimental pour des gourmets, c’est plutôt de décrire son époque dans un style coup-de-poing adapté aux lecteurs d’aujourd’hui.

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27 août 2016 6 27 /08 /août /2016 23:38
Le Zeppelin : le réseau loufoque d’un roman-catastrophe

Le roman fantaisiste et noir de Fanny Chiarello est un objet aussi étrange que le Zeppelin, cet immense ballon dirigeable allemand, qui survole cette petite ville française singulière appelée « La Maison ». Comme le Zeppelin, le livre est ce qui les recouvre et rassemble leurs petites folies. (Car La Maison, notre planète en miniature, même si cela peut faire penser au vieux quartier d’une ville du nord de la France, ressemble fort à une maison de fous, il faut bien le dire…) Malheureusement, seule l’hystérie peut être collective, et cette histoire finit bien mal.

J’aime beaucoup l’univers foufou de cette auteure : ce livre a le courage d’une inventivité vive, d’une construction inédite (comme Tombeau de Paméla Sauvage, que j’avais adoré) sa fantaisie sait nous surprendre à chaque page… et pourtant ses personnages pourraient être nos voisins, nous… Fanny Chiarello nous parle de notre époque, comme d’un réseau social où s’accumulent les solitudes et où les êtres se rencontrent bien difficilement (Ne pas rater le dernier chapitre). Il y a beaucoup d’humour, j’ai ri à plusieurs reprises, et pourtant c’est un livre plutôt pessimiste. La rue principale de La Maison s’appelle « Canard Bouée », du nom d’un syndrome lié à un traumatisme enfantin subi par ses habitants (en fait, les patients d’un psy qui s’est rendu compte qu’ils avaient tous perdu leur bouée-canard étant petits). Pour se soulager, ils jettent dans le canal tous les objets Mais il faudrait aussi vous expliquer pourquoi les habitants de la rue des Neufs lobes ont un lobe de cerveau en plus, qui vrombit comme un frigo quand il fonctionne… Et les super-pouvoirs de Sylvette, qui peut voyager dans les époques de sa vie… (Un imaginaire hyper-riche, saturé, qui m’a fait penser à Tristan Garcia par moments, même si celui-ci adopte un mode de narration beaucoup plus classique) Vraiment, ce roman de Fanny Chiarello est bien difficile à résumer, avec ses phrases volontairement déconcertantes, qui brisent vos repères, cassent tout à coup ces petites histoires en plein vol.

C’est un roman choral où la chorale serait volontairement cacophonique, loufoque, parce que l’harmonie n’est plus de ce monde, parce que chaque personnage est un écorché vif. Sous la chaleur oppressante de l’été qui sévit ce jour de juillet, on y meurt un peu facilement, l’étudiante Erasmus modèle ou la petite majorette blonde se transformant en meurtrières redoutables. Il y tombe du ciel un poulet plumé non vidé. Jusqu’à ce que tout s’embrase… Si vous en avez marre de lire les mêmes bluettes, si vous commencez à trouver que beaucoup de romans se ressemblent, c’est vraiment le livre qu’il vous faut. Laissez-vous surprendre à chaque page, et applaudissez le talent de Fanny Chiarello.

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5 juin 2016 7 05 /06 /juin /2016 12:27
Philothérapie  d’Eliette Abécassis: Cyrano 2.0

Juliette, après bien des désillusions amoureuses, souhaite s’affranchir de l’amour. Pour cela, elle a recours à un site de cours de philo en ligne. Le sujet: la déconstruction de L'amour par les philosophes. Problème : le prof qui doit lui donner dix leçons sur Skype est un peu trop beau… Un sujet de roman amusant, surtout pour une prof très connectée comme moi !

Mélangez Le Monde de Sophie de Jostein Gaarder pour ses leçons de philo insérées dans une trame romanesque, Le jeu de L’Amour et du hasard de Marivaux pour les effets de masques et les parallélismes, et puis surtout Cyrano… et vous obtiendrez Philothérapie, ce roman vraiment plaisant d’Eliette Abécassis. Certes, avouer l’influence de Rostand, c’est déjà un peu vous spoiler l’intrigue… (Quoi que. On sent tellement venir le dénouement avant cette bécassine d’héroïne…) Dans un de ses romans précédents, Une affaire conjugale, l'écrivaine avait déjà pratiqué la falsification d’identité sur le net, mais ici je trouve le livre beaucoup plus réussi.

J’ai lu ce roman d’une traite, car franchement, il est bien ficelé. J’ai beaucoup aimé la façon dont Eliette Abécassis s’empare de problématiques actuelles, à travers l’hyperconnexion de son héroïne, qui vit plus dans le virtuel que dans le réel, qui commande dans un même mouvement et avec la même facilité déconcertante des paillettes de sperme pour faire un enfant ainsi que des yaourts et des surgelés sur le site de Carrefour (choses qu’elle conservera côte à côte dans son frigo ensuite…)

Il n’y a pas chez cette auteure de grands effets de style ou de construction et parfois je trouve même quelques tournures plutôt inélégantes, le personnage principal semble avoir des traits un peu caricaturaux sortis des pages sentimentales d’un magazine féminin (Juliette, créatrice de « concepts » dans une entreprise de cosmétiques, belle et intelligente, vit sa vie dans des hôtels aux quatre coins de la planète…)

On y retrouve des héros qui créent des personnages semi-fictifs sur le net comme on en trouvait dans Celle que vous croyez de Camille Laurens, qui était un roman gigogne plus littéraire, plus vertigineux, plus sensible. Mais l’originalité de l’œuvre d’Eliette Abécassis est d’insérer dans son roman de grandes parties didactiques : la romancière, à l’origine, est elle-même normalienne et philosophe, et elle partage sur un mode très plaisant toutes les théories philosophiques les plus importantes sur le thème de l’amour, dont les grandes phases sont décortiquées, de Platon en passant par Kierkegaard ou Lacan. Si vous lisez ce livre, vous saurez presque tout sur le désir, la passion, la déception, etc… Il s’agit de vulgarisation de qualité, à la fois synthétique et dynamique. Rien de lourd. Eliette Abécassis sait vraiment transmettre dans son roman son amour de de la philosophie. J’adore la façon de relier cette culture livresque costaude, ambitieuse, à la vie elle-même, car je crois que c’est le rôle de toute littérature, et de tout professeur…

Le titre Philothérapie est une forme de mise en abyme : les leçons données à l’héroïne pourraient aussi délivrer le lecteur du roman de ses illusions sur le sentiment amoureux ! (Ou pas.)

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30 mai 2016 1 30 /05 /mai /2016 00:26
Pierre Ardouvin, Thomas de Pourquery

Ce week-end, j'ai vu deux belles choses, une expo et un concert, qui n'ont pour tout point commun que d'être bien décalées et complètement surprenantes. Ce qui ne court pas les rues, dans nos petits univers standardisés. Peut-être que finalement, c'est à ça que me servent souvent les week-ends: essayer d'échapper à cette idée un peu désespérante de l'uniformité de nos sensations.

Bref, nous sommes d'abord allés écouter Thomas de Pourquery et son groupe de jazz complètement fou samedi soir. Ils se produisaient au Pôle culturel d'Alfortville, et il paraît qu'ils seront au Parc floral en juin, si ça vous dit de les découvrir. Ce groupe est composé d'un batteur, d'un bassiste, d'un trompettiste, d'un pianiste, et de deux saxophonistes (dont Thomas de Pourquery lui-même). Trois d'entre eux chantent aussi. Et j'adore la façon dont s'harmonisent leurs voix, notamment quand celle de Thomas de Pourquery, qui peut être d'une étonnante douceur aiguë, se combine au son des cuivres... Quand on entend ce qu'ils font, ça peut faire un peu "musique de l'espace" parfois, mais en tout cas, on se dit qu'on n'a jamais entendu ça avant ni ailleurs. On voyage, ça déménage, ça se partage. Le batteur est aussi une sorte de jongleur des baguettes, et il fait une sorte de show spectaculaire très drôle, tout comme Thomas de Pourquery dont l'intelligence déjantée crève la scène. Son être dégage une poésie vraiment particulière. Ces musiciens adorent ce qu'ils créent, c'est beau, c'est tout. Belle équipe.

Et puis, ce dimanche, petite escapade au MacVal pour voir l'expo Pierre Ardouvin. Le MacVal, le musée d'art contemporain du Val de Marne, c'est un peu comme chez nous, Vitry c'est à côté, on y va en voisins plusieurs fois dans l'année, c'est toujours bien. Bref, cette expo porte sur la notion de décor familial qu'elle rend vertigineux. Il y a à l'entrée un manège qui tourne vraiment avec des canapés familiaux vintage plus ou moins fleuris évoquant les quatre saisons, musique diffusée en fond sonore. La grande salle est plongée dans la pénombre, et là on trouve des éléments de décors assez kitchs qui renvoient aux intérieurs familiaux, aux histoires artificielles qu'ils racontent. On voit de fausses fontaines, de fausses cheminées électriques, des faons en céramique sur une table d'écolier, il y a d'énormes mobiles au plafond qui font tourner du mobilier cheap, rappelant façon aérienne, le manège de l'entrée. On trouve un drone géant et noir qui semble avoir atterri là par erreur, comme un grand arbre tombé sur un fauteuil: car dans l'univers d'Ardouvin, il y a souvent une inversion du haut et du bas: la mer au dessus de la salle de conférence géante, et partout s'ouvrent des gouffres insoupçonnés. Tout ça bien sûr n'est qu'un théâtre... Qui nous interroge sur la fiabilité de nos repères. Bonne nuit, les petits.

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28 mars 2016 1 28 /03 /mars /2016 15:29
Et si l’essentiel était dans la marge ?

Tombeau de Pamela Sauvage, un roman génialement étonnant de Fanny Chiarello

J’ai été attirée par sa jolie couverture verte et rouge et par le petit mot aguicheur du libraire Delamain sur la pile. L’auteure, Fanny Chiarello, j’en avais entendu parler en bien, mais je n’avais encore rien lu d’elle.

Lisez ce roman et vous en lirez plusieurs en un seul, tellement le dispositif en est ingénieux. La romancière inverse le rapport entre notes de bas de pages et texte romanesque. En haut des pages, le récit : chaque chapitre s’attache à un personnage qui vit de nos jours, comme un petit portrait indépendant, formant une guirlande d’individus, hommes et femmes, plutôt solitaires et singuliers, reliés les uns aux autres, à la façon « Marabout/Bout de ficelle » par un détail à la fin de chaque petite nouvelle. Cette structure en guirlande formant un réseau social original m’a fait penser à Vernon Subutex de Virginie Despentes, où les chapitres font se succéder les personnages différents. La succession de leurs vies vite chassées les unes par les autres au fil des pages – et la facilité dérisoire avec laquelle certains meurent- semble nous parler de l’interchangeabilité de nos vies, de la vanité de nos petites préoccupations. Temps qui passe, littérature, culture, solitude en sont les thèmes récurrents.

Les notes de bas de page omniprésentes ont été établies par une sorte d’historien érudit vivant dans un futur lointain, alors que notre civilisation a complétement disparu. Elles prennent des proportions au point de dominer parfois par rapport au texte dit « principal », comme dans certaines thèses universitaires très savantes. Et surtout elles dessinent une autre histoire. Par une sorte d’effet « négatif photo », vous lisez alors dans ces notes une véritable dystopie, qui se dessine peu à peu, car en commentant à l’attention des gens du futur notre propre civilisation, la romancière fait déduire au lecteur ce qui s’est installé à notre place : une nouvelle civilisation où la littérature et tous les arts ont disparu, un monde effrayant et totalitaire qui ne supporte ni les microbes ni les disparités entre les individus, un monde sans nature où règne une grande pauvreté. Cela rend certes la lecture du livre un peu compliquée : on ne sait pas toujours dans quel ordre lire le texte du haut et les notes de bas de page, mais j’ai trouvé cette perturbation vraiment amusante et même salutaire. Le dispositif de ce livre délinéarise complètement le roman, en fait un objet littéraire nouveau, inédit.

Mais, j’ai beaucoup aimé également (triple effet « kiss cool ») le côté « Lettres Persanes » de ce roman : les notes de bas de pages, en dehors de la dystopie qu’elles racontent indirectement, permettent d’afficher un regard distancié sur nos propres pratiques, dont les définitions venues du futur nous apprennent à relativiser les valeurs. A travers elles, ce roman a aussi tout une dimension critique et dépasse le simple effet de style brillant : c’est la littérature d’aujourd’hui, l’esthétique, le monde du travail, etc, qui sont alors dépeints avec une distance amusante. C’est d’ailleurs une manière très maligne de rendre l’apparente insignifiance de notre propre monde et ses absurdités beaucoup plus attachantes.

J’ai bien conscience que mon article peut donner de ce livre l’image de quelque-chose de complexe qui serait fait uniquement pour les gourmets. Pourtant, il y a beaucoup de petites histoires qui peuvent se savourer lentement, avec de vrais personnages pittoresques et réalistes, comme des nouvelles indépendantes de qualité, et malgré sa sophistication, ce livre n'a rien de prétentieux.

Bref, j'adore!

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1 mars 2016 2 01 /03 /mars /2016 17:14
Celle que vous croyez: ce n'est vraiment pas moi, mais c'est bien!

Facebook, je le crois depuis bien longtemps, est une sorte de grand système romanesque, où chacun se met en scène comme un personnage. Plusieurs romanciers déjà s'étaient emparés de cette évidence pour y créer des effets de mise en abyme, comme par exemple Eliette Abécassis dans Une affaire conjugale qui jouait aussi sur les fausses identités Facebook pour se venger d'un amour malheureux, ou la saga (bien meilleure) de Virginie Despentes Vernon Subutex, qui elle, joue davantage sur l'idée de réseau de personnages pour faire évoluer son intrigue. Camille Laurens se saisit elle aussi de ce support romanesque bien tentant, pour parler d'un thème qui me touche spécialement: le vieillissement des femmes après 45 ans. Mon âge.

Il y a chez Camille Laurens une forme de sensibilité féminine qui est assez éloignée de la mienne, dont la poésie aime voisiner par moment avec l'hystérie. Par exemple, ses héroïnes adorent les blagues idiotes, ce que je déteste, et les mecs beaux même s'ils sont limite-imbéciles, ce que je n'aime pas du tout non plus-je crois que personnellement je préfère même les moches pourvu qu'ils soient intelligents. Bref, cette femme m'est opposée en pas mal de points, et j'aurais vraiment du mal à trouver le moindre intérêt à ce loser photographe-surfer qui se prend pour Crocodile Dundee...

Sauf que pourtant ses personnages féminins profs de lettres qui courent les colloques ou écrivaines, à l'âge mûr, pas mal happés par les réseaux sociaux, peuvent quand même avoir aussi quelques points communs avec moi en ce moment. Et ce qui est surtout intéressant dans ce roman, c'est sa structure, avec des mises en abyme astucieuses, qui nous font réfléchir à la nature si relative de la notion de fiction. Les niveaux romanesques y sont enchâssés à la manière de la poule et de l’œuf de sorte qu'on ne sait plus lequel a pondu l'autre. C'est vraiment ça que j'ai préféré, ces jeux de miroir assez vertigineux, et puis la scène d'amour physique à la fin, parce qu'on l'attendait tout de même, et qu'elle sait bien les raconter.

Mais bon, elle s'en fait trop, Camille Laurens, par rapport à ce problème du vieillissement de la femme. Peut-être parce qu'elle est elle même une séductrice? Moi qui ne suis pourtant pas une si belle femme qu'elle, je m'aime pourtant bien mieux à mon âge que dix ans avant. C'est vraiment un très bon roman, qu'on ne lâche pas, mais il aurait tendance à dramatiser le "problème" du vieillissement physique, qui n'est pas si horrible que ça je pense, surtout quand on voit la beauté de Camille Laurens elle-même. Je lui conseille à l'avenir, à elle et à ses personnages, de flasher sur des mecs plus intelligents. Les choses vont d'arranger d'elles-mêmes je crois. Les femmes qu'elle met en scène sont dans une impasse parce qu'elles ont le même gros défaut finalement que les hommes qui leur font du mal (et elle l'écrit d'ailleurs elle-même à un moment)...

J'ai été un peu gênée aussi par la proximité du sujet avec L'Amour et les Forêts, d'Eric Reinhardt: une femme, prof de lettres, victime d'un pervers narcissique, qui écrit dans une clinique psy sympa et se confie à un écrivain... même si je reconnais que l'oeuvre de Camille Laurens a une vraie originalité... Cela en fait des romans très cousins.

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15 janvier 2016 5 15 /01 /janvier /2016 18:59
Echenoz s'amuse

Et j’applaudis des deux mains. Quoi de mieux, pour vous réchauffer, en ce mois froid et fatigué, qu’une lecture qui vous fait autant rire ? Bravo pour cette inventivité désopilante, ce jeu constant avec les clichés du romanesque d’espionnage, l’ironie du conteur vis-à-vis de sa propre omniscience exhibée. Le romancier se montre lui-même en train de jouer avec les ficelles de ses personnages marionnettes, mais auxquels on s’attache tout de même, mélangeant James Bond et Tontons Flingueurs…

Je suis archi bonne cliente de sa prose élégante et virtuose et moi je préfère Echenoz quand il joue avec ses personnages en perdition dans des intrigues absurdes plutôt que quand il donne dans le minimalisme froid et biographique, même si je n’ai pas boudé Courir, Ravel, etc… Là, la démarche est strictement inverse : autant dans son cycle biographique il gommait complètement les traces du romanesque dans une démarche presque ascétique, autant dans ce roman les ficelles du marionnettiste font partie du spectacle. Et ses phrases de narrateur ayant un peu forcé sur la dose de coïncidences ne sont pas les moins drôles du livre. Ce qui est fort, c’est que comme il l’écrit à la fin, même s’il s’est moqué de ses propres personnages et de leur statut si évidemment fictionnel, on s’y est attaché tout de même. J’aime ça, le fait qu’il nous répète que ce sont des fantoches, que ce roman n’est qu’un jeu, mais qu’on le prend assez au sérieux tout de même pour qu’on s’intéresse à leur destin complètement improbable. Il s’agissait peut-être de ce défi pour le romancier : jusqu’où peut-il aller dans le n’importe quoi, dans l’énormité des coïncidences et du romanesque de rencontre, tout en nous scotchant assez, , pour que nous le suivions malgré tout dans ces méandres ? C’est un roman qui fait réfléchir à la puissance de la fiction romanesque et à son côté addictif, puisqu’il peut nous entraîner dans des réalités loufoques sans que le sort de ces personnages de série B nous soit indifférent.

Le roman est émaillé de multiples détails savoureux. Qu’il nous évoque les poissons d’un restaurant chinois un peu miteux dans leur aquarium (qui n’ont pas de nom car ils n’ont pas d’oreilles, nous révèle le dialogue entre le client et le patron dont je ris encore…) ou une interview de Pierre Michon sur France 24 regardée en Corée du Nord par une Mata-Hari contemporaine… c’est pour moi un vrai bonheur. Parfois il s’agit juste du choix d’un adjectif, si bien trouvé, au coin d’une phrase, qu’il vous prend par surprise : alors vous ne pouvez qu’afficher ce sourire heureux de la lectrice comblée.

J’ai bien une réserve : je vois bien qu’il s’agit d’une parodie d’un genre en soi, mais pourquoi toutes les femmes sont-elles des jouets sexuels ? Vous me direz que là-dedans, les hommes non plus ne s’illustrent pas particulièrement par leur brio, mais alors, les femmes…. Aïe aïe aïe. Ce monde du roman noir revisité à la sauce absurde est fait de secrétaires sexys et idiotes, et les femmes les plus intelligentes sont au choix coiffeuse ou femme entretenue – tandis que les hommes sont chanteurs à succès sur le retour, général en retraite, chauffeur ingénieux ou fonctionnaires du ministère de la Défense. Voyons-y une dénonciation du rôle des femmes dans les fictions populaires… D'ailleurs l'image de notre monde, à travers ce livre, si drôle soit-il, est finalement assez désespérée. La politique internationale a besoin de bonnes dictatures pour son équilibre, et l'amour ne dure pas...

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4 janvier 2016 1 04 /01 /janvier /2016 00:02
Football, de Jean-Philippe Toussaint

J'ai même effrayé mes filles, pendant ces vacances de Noël, avec ce livre "Football": "Quoi, maman, toi, tu lis un livre comme ça?" C'est vrai, je l'avoue, rien n'est très footballistique dans ma vie. S'il fallait vraiment que je m'intéresse à un sport de ballon, ce serait plutôt le rugby, car j'y jouais pas mal quand j'étais collégienne, et j'ai même à l'époque cassé le tibia d'une copine en lui faisant un plaquage. Enfin bon. Il faut vraiment aimer un auteur pour acheter un livre qui a un titre pareil, c'est sûr! Moi, par principe, c'est comme ça, je ne loupe pas un bouquin de Jean-Philippe Toussaint, que ce soit un grand roman du cycle de Marie ou un petit opuscule dans lequel il ne fait que raconter ses exploits à un tournois de pétanque. On est fan ou on ne l'est pas, que voulez-vous. Moi ce n'est pas le Foot qui m'intéresse, c'est Jean-Philippe Toussaint.

Et ce livre, même si vous n'aimez pas le ballon rond, vous pourrez l'apprécier, car c'est avant tout un livre sur le plaisir, son lien avec l'enfance, le côté complètement irrationnel qu'il y a dans une passion de ce type. Il y a aussi de belles considérations sur le temps. J'ai trouvé très poétique le récit de ses aventures pendant la coupe du monde au Japon. Moi, une petite phrase dans laquelle Jean-Philippe Toussaint raconte comment il trimballe sa saucisse dans un petit carton à travers le stade alors qu'elle dérape dangereusement vers la moutarde me ravit par exemple. Le sujet de son livre, à la limite, je m'en fiche: cet écrivain de toute manière raconte le quotidien le plus ordinaire d'une façon qui le rend tout à coup piquant, bien plus intéressant à vivre, c'est toujours comme ça: il sait en capter des détails infiniment vivants, drôles. Il rend la vie plus jolie.

Il y a un côté assez héroï-comique dans le récit de ces rencontres de stade improbables, où vous vous retrouvez à congratuler des inconnus, ou bien alors quand il tient tout à coup à suivre coûte que coûte un match dans sa maison de Corse lors d'une giga-coupure de courant: c'est une vraie mini-épopée domestique très drôle. Bref, c'est un petit livre, à lire comme une récréation savoureuse, qui vous fera passer un vrai bon moment.

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14 novembre 2015 6 14 /11 /novembre /2015 18:10
"Je vous emmène": la profondeur de l'instant

J’étais en train de finir d’écrire ce texte, quand hier soir, les événements tragiques qui ont eu lieu à Paris, et l’absence de ma fille – finalement retrouvée à 1h1/2 du matin- m’ont empêché de le terminer. Je le publie tout de même aujourd’hui. Parce que plus que jamais, nous ne devons pas renoncer à la beauté.

Je n’avais pas trop envie d’écrire quoi que ce soit sur ce film qui fait partie de la « Troisième scène » de l’Opéra de Paris. Cette œuvre hybride est réalisée par Eric Reinhardt, et mêle à l’un de ses textes la danse de Marie-Agnès Gillot et une bande-son du compositeur Sébastien Roux. Je pouvais juste dire : c’est beau. Parce que c’est un poème visuel, et que parfois j’en ai marre de faire la prof, de tout commenter, de mettre du discours sur tout… j’ai seulement envie d’éprouver la beauté d’une œuvre.

Et puis les mots commencent à venir.

L’éloignement de Marie-Agnès Gillot est infini, elle n’en finit pas de disparaître. Il est rectiligne et inéluctable. Elle est insaisissable et royale. Même proche, elle est déjà loin. Fascinante parce que perdue d’avance ? Elle est sur un rail, sur le rail du train, sur le rail de la vie, chaque pas devient ce cahot ferroviaire imperceptible que l’on ressent encore même en TGV.

Comment rater une rencontre… Tout se joue le temps d’une seconde fatidique, une seconde vertigineuse et éminemment risquée, angoissante si on l’envisage à l’avance, pendant laquelle on n’a pas le droit d’hésiter. Il y a l’évidence soudaine du coup de foudre et l’assentiment entier de l’être qui doit suivre, cette nécessité : accepter de s’abandonner à la rencontre, refuser tout compromis avec le principe de réalité.

L’œuvre singulière créée par Eric Reinhardt avec Marie-Agnès Gillot et le compositeur Sébastien Roux dilate complètement cette seule seconde fatidique pour en faire un moment d’éloignement infini. Ce film nous dit par la profondeur de l’espace toute la profondeur du temps.

Laurent Dahl manque le miracle de l’instant, parce que paradoxalement, il en est trop conscient, il l’anticipe, le précède par son angoisse. Puis au moment de le vivre, il a cette hésitation, bien qu’il soit complètement lucide, et sache toute l’importance de son assentiment. Il est immédiatement trop tard : il a hésité. Il s’est laissé perturber par le principe de réalité. Il était aussi trop conscient de son importance et l’a intellectualisé au lieu de le vivre. Il a raté.

« Je vous emmène », en fait, ce n’est pas une question. C’est une injonction. Hop. Il faut monter dans le taxi. Il ne faut pas penser, il faut vivre.

La musique de Sébastien Roux et la voix de Laurent Poitrenaux mêlent un aspect presque mystique –avec cet espèce de chœur qui fait me penser à un chant d’église, tout comme l’espace autour de la danseuse, qui ressemble à une cathédrale immense et contemporaine- et le réalisme du récit, le bruit du train, etc… comme quand dans ce moment de rencontre décisive, on a l’impression de vivre quelque-chose qui est bien complètement dans le réel, mais qui aussi nous dépasse vraiment, presque sacré. Cette femme aussi, elle est tellement dans l’absolu, dans le refus du compromis, elle semble tellement exceptionnelle, qu’elle n’a pas l’air d’appartenir à notre monde.

L’instant, la rencontre, le coup de foudre, sont au cœur de l’œuvre d’Éric Reinhardt. La figure de la cantatrice inaccessible rejoint ici celle de la danseuse, Marie-Agnès Gillot elle-même présente en Médée de Preljocaj dans Cendrillon.

Car le récit de « Je vous emmène » fait partie de Cendrillon, qui est un roman d’Eric Reinhardt absolument génial. Laurent Dahl, ce trader, en est l’un des héros. Mais dans le livre, l’épisode qui est ici l’objet du film, fait partie d’une phase de l'intrigue où ce personnage est accablé de stress professionnel, et ce moment précis de la rencontre ferroviaire avec la cantatrice –qui existe pourtant telle quelle dans le livre- ne se détache pas, ne se déploie pas dans toute sa beauté : c’est le film qui la révèle à sa juste valeur. Cendrillon est d’ailleurs plein d’autres moments très beaux comme celui-là qui pourraient former une œuvre à part entière. Si vous ne connaissez pas ce roman, lisez-le d’urgence!

A chaque fois que j’ai lu l’une des œuvres d’Eric Reinhardt, j’ai eu l’impression que ce sont ses livres qui me disaient « je vous emmène ». Et je peux dire qu’effectivement, ils m’ont tous emmenée. Loin de là où j’étais.

Post scriptum anecdotique:

Ce film m’a fait penser à un épisode de ma vie. Voilà lequel.

Quand j’étais étudiante, je rentrais dans ma campagne natale par le train, et j’y ai rencontré un tout petit enfant de cinq ans : Bastien. Il voyageait seul avec son père. Moi aussi j’étais seule. Comme beaucoup d’enfants de son âge, ce petit bavard avait la bougeotte. Il s’est assis à côté de moi et nous avons énormément parlé, c’était un enfant incroyablement ouvert et curieux. Bastien me disait tout de lui, et voulait tout savoir de moi, enchaînant les questions spontanées, les déclarations enthousiastes. Je me souviens que nous avions dessiné, aussi. Plusieurs fois, son père est venu s’assurer qu’il ne me dérangeait pas. Non, pas du tout. Cet enfant était très émouvant, très éveillé, adorable, c’était une chance pour moi de faire le voyage à côté de lui. Mais je devais quitter le train avant Bastien. Quand je lui appris que j’allais bientôt arriver, il se mit à dire « Quoi ??? cela veut dire que de toute ma vie, je ne vais JAMAIS te revoir ? Tu te rends compte !!! mais c’est impossible ! Je ne veux pas ça, moi ! Non ! » Et il éclata en sanglots, inconsolable déjà. Il y avait quelque-chose de vertigineux dans sa prise de conscience, c’était déchirant. Moi aussi, j’avais les larmes aux yeux. Ce train, qui avait été le moyen un peu magique de notre rencontre inattendue devenait celui, implacable, de notre séparation.

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Published by Une ombre dans la brume
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  • : Je suis conne comme la lune sans soucis, comme la lune béate qui luit à l'automne, et offre le sourire de sa face blême aux moutons rêveurs, aux filles endormies. Je suis pomme, en somme, et de ce mauvais fruit, sais-tu? La gloire des campagnes monotones (Par qui Dieu sur Eve jeta l'anathème jadis) pleine d'asticots et toute pourrie. Je suis vache mystique des champs nivernais, mâchouillant ma vie végétale dans la paix. Le temps passe, je rumine, bovine herboriste.
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