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29 août 2015 6 29 /08 /août /2015 11:49
Mary, d'Emily Barnett: le romanesque de l'inquiétante étrangeté

Roman d'atmosphère, romanesque et gothique à la fois, énigmatique et brillant, Mary n'est pas un livre confortable dans lequel tout est donné au lecteur.

Deux trames narratives se croisent. Il y a deux Mary, l'une est une adolescente des années 2000 qui évolue en France, dans un étrange "château", et l'autre est une jeune femme dans les années 1950, aux Etats-Unis, amoureuse d'un peintre américain, qui assiste une psychiatre sur fond de Maccarthysme. De mystérieux ponts relient les deux héroïnes: une poupée de chiffon, une cape de fourrure... des indices sont disséminés pour que le lecteur établisse assez vite l'idée qu'un lien très fort unit les deux personnes.

L'alternance des deux strates du récit est vraiment très réussie sur le plan stylistique. J'ai particulièrement apprécié la poésie disjointe de la Mary contemporaine, qui raconte sa vie à la première personne: sa folie (douce ou pas) se traduit par des propositions coupées les unes des autres, une sorte de grâce hallucinée se dégage de ce phrasé particulier, au gré de ses expériences tordues par une perception très spéciale. Elle peut parfois ressembler à un medium, à une extra-lucide, cette jeune fille traumatisée par le passé... Touchante, fragile, ou inquiétante et dangereuse?

Pour suivre la vie de la Mary américaine des années 50, le lecteur retrouve l'épaisseur rassurante d'un récit plus classique, l'atmosphère de romans de Fiztgerald, ou bien des films sur le maccarthysme, avec un personnage insatisfait et intelligent, qui essaie de mener une vie intéressante, dans un contexte politique qui broie les individus.

Mais à mon avis, ce roman permet aussi une réflexion, à un autre niveau encore, sur la création littéraire. Est-ce que toute fiction n'est pas une forme d'entreprise schizophrène? Est-ce que tout romancier n'est pas enfermé dans un château étrange d'où il fait surgir des êtres, son corps habité par des voix qui ne lui appartiennent pas?

J'ai aimé cette lecture, parce que j'aime les œuvres qui résistent, dans lesquelles on est déstabilisé et où l'on est guetté soi-même, en tant que lecteur, par le danger de se perdre... Emily Barnett a réussi à établir une cohérence romanesque sur le fil fragile de la folie, subtile et singulière.

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Published by Une ombre dans la brume
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  • : Effleurer une ombre
  • Effleurer une ombre
  • : Je suis conne comme la lune sans soucis, comme la lune béate qui luit à l'automne, et offre le sourire de sa face blême aux moutons rêveurs, aux filles endormies. Je suis pomme, en somme, et de ce mauvais fruit, sais-tu? La gloire des campagnes monotones (Par qui Dieu sur Eve jeta l'anathème jadis) pleine d'asticots et toute pourrie. Je suis vache mystique des champs nivernais, mâchouillant ma vie végétale dans la paix. Le temps passe, je rumine, bovine herboriste.
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