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8 septembre 2015 2 08 /09 /septembre /2015 23:03
Les échoués de Pascal Manoukian, un roman coup de poing

On compte encore en francs, Bérégovoy est premier ministre, nous sommes en 1992. Pourtant on se croirait maintenant, car la problématique n'a pas changé: la misère est immense dans certains pays, et l'Europe attire ces migrants désespérés comme un aimant. L'horreur n'a pas changé non plus. Les personnages principaux de ce roman viennent de Somalie, de Moldavie et du Bangladesh, et ils se retrouvent à côté de chez moi, à Villeneuve-le-Roi, en banlieue parisienne. Ce sont des hommes éminemment dignes et héroïques, et pourtant, la plupart du temps, ils sont traités comme des animaux.

Au début, je me suis dit que je n'allais pas finir ce livre, j'ai eu l'impression d'une artillerie trop lourde, avec une accumulation d'événements insupportables. J'ai continué; car ma lecture était concomitante avec la photo insoutenable du petit Aylan Kurdi dans les medias et ce roman est peut-être l'équivalent littéraire de ce que cette photo a représenté dans l'actualité: une grosse baffe pour que l'on réagisse enfin! Le titre du roman sonnait à ce moment, par un hasard extraordinaire, comme l'écho de la photo que je découvrais. La fin justifie les moyens, me suis-je dit.

L'écriture est efficace, on sent que l'auteur de ce livre a une expérience journalistique poussée, qu'il connaît son sujet à fond. Les ficelles romanesques sont un peu grosses parfois: les coïncidences dans le parallèle des événements, dans les rencontres et les trouvailles fortuites ne font pas dans la dentelle. Pourquoi pas, quand on pense à des œuvres romanesques décrivant les bas-fonds comme les Mystères de Paris, on se dit qu'il pourrait être une version contemporaine de ce genre de roman populaire, en plus réaliste tout de même. La grande douceur intérieure (peut-être idéalisée) de ces héros contraste avec la barbarie de leurs réalités. Mais les personnages ne sont pas sans nuance non plus, la France n'est pas présentée complètement comme un pays pourri, et les histoires de ces hommes malmenés par le destin sont denses. Ce sont aussi des aventuriers au sens noble du terme, des sortes de Robinson modernes, et c'est bien sûr le rôle urgent des artistes de montrer ces destins, d'humaniser ces silhouettes grises qui attendent les camionnettes des entrepreneurs pour des chantiers au noir, ces SDF qui vivent dans l'ombre, dans ces zones, ces sortes de "non-lieux", pour les faire enfin vraiment exister à nos yeux et leur restituer une forme de dignité. Le vendeur de roses du Bangladesh rappelle aussi le héros de Dheepan, ce film qui a eu la Palme d'Or au festival de Cannes: il est temps que ces hommes et ces femmes existent dans les descriptions de notre époque. Et les œuvres qui parlent d'eux ne peuvent que frapper de grands coups et mettre des directs au menton aux lecteurs ou aux spectateurs: les réalités extrêmes des migrants ne souffriraient pas la tiédeur.

Par cette histoire, Pascal Manoukian nous explique sur un plan plus général que rien n'a changé depuis une bonne vingtaine d'années pour accueillir ces personnes, assurer leur sécurité et leur dignité, et son roman nous montre aussi qu'il n'y a aucune raison pour que ce phénomène de migration diminue. Alors???

Je suis très heureuse que mes élèves puissent lire ce livre frappant, qui les marquera certainement, et qu'ils rencontrent son auteur : je lisais ce roman dans le cadre du challenge des "68 premières fois", organisé par Charlotte l'insatiable, mais Pascal Manoukian est aussi l'invité de l'émission "Au fil de la nuit" où je me rends moi aussi avec mes lycéens. Belle coïncidence.

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Published by Une ombre dans la brume
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commentaires

pascal manoukian 20/09/2015 18:56

Je l'espère aussi et bravo pour le travail que vous faites.

Marie-Claude 20/09/2015 17:56

Ton billet donne totalement envie de si plonger. Merci!

pascal manoukian 17/09/2015 23:52

Bonsoir,
Je n'ai malheureusement pas eu le temps de vous saluer sur le plateau. Qu'avez vous pensé de l'émission?

Françoise Cahen 18/09/2015 08:35

Merci pour ce message. C'était une belle émission! J'espère que les préjugés de M. Finkelkraut en matière d'éducation en banlieue et d'intégration vont être un peu remis en question grâce aux interventions de nos élèves qui lui ont, je crois, montré qu'ils savaient lire- alors qu'ils viennent d'une banlieue populaire. ;-) Je pense que le spectateur pourra ressentir l'originalité et la force de votre livre: la douce Jessica Nelson l'a bien exprimé par exemple et vous aussi, vous avez bien parlé du roman en montrant notamment combien ces personnages étaient issus d'une réalité que vous connaissez de près. Pour nous, qui participons à cette émission lors de chaque rentrée littéraire depuis sa création, c'est un grand bonheur que soit laissée la parole à nos lycéens, qui prennent alors conscience de la valeur qu'on peut accorder à leur avis et qui s'investissent à chaque fois pleinement dans l'aventure. Ils en ressortent grandis. J'ai fait passer votre livre à pas mal d'élèves dans la classe car il y avait beaucoup de volontaires pour le lire. Je pense sincèrement que votre livre sera un succès et qu'il pourra faire changer les représentations que nous avons des migrants.

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  • : Effleurer une ombre
  • Effleurer une ombre
  • : Je suis conne comme la lune sans soucis, comme la lune béate qui luit à l'automne, et offre le sourire de sa face blême aux moutons rêveurs, aux filles endormies. Je suis pomme, en somme, et de ce mauvais fruit, sais-tu? La gloire des campagnes monotones (Par qui Dieu sur Eve jeta l'anathème jadis) pleine d'asticots et toute pourrie. Je suis vache mystique des champs nivernais, mâchouillant ma vie végétale dans la paix. Le temps passe, je rumine, bovine herboriste.
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