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15 août 2017 2 15 /08 /août /2017 23:54

Le cancer est le thème qui relie et oppose L'Amour et les forêts, le précédent roman d'Eric Reinhardt, à La Chambre des époux, qui paraît aujourd'hui: alors que Bénédicte Ombredanne abdiquait face à la maladie, les personnages de ce nouveau roman - qu'ils gagnent ou qu'ils perdent le combat- se battent. Au lieu de suivre le mouvement tragique de la reddition, la dynamique merveilleuse de l'écriture, dans La Chambre des époux, est à l'image de la force de vie intense qui galvanise les personnages. Ce livre célèbre le pouvoir extraordinaire qu'a l'être humain, ce magicien capable de transformer ce qui lui arrive de pire :  le Beau, l'Amour, des formes de vie plus intenses se déploient alors que les situations semblent désespérées, même si le propos de ce livre n'est pas de déclarer de façon simpliste que l'amour permet de triompher de la maladie. Le roman devient une sorte de thérapie narrative: il permet la métamorphose du réel grâce aux jeux des récits miroirs.

Comme dans son précédent roman, l'auteur semble partir de la réalité de sa vie personnelle: ici le premier chapitre, qui raconte la lutte que l'écrivain a menée avec son épouse qui était atteinte d'un cancer du sein,  avait même été publié à titre de témoignage dans les Inrocks. Et c'est étonnant pour le lecteur, car ce début est complètement différent de la fiction annoncée sur la quatrième de couverture, qui nous parle d'un personnage principal nommé Nicolas. Alors le lecteur se demande d'emblée: "mais comment va-t-il faire pour raccrocher les wagons?" Cela crée une attente, on se demande comment un récit autobiographique d'expérience aussi lourde peut décoller et devenir un roman... A priori, cela semble impossible. Et pourtant. La situation de détresse de l'écrivain se métamorphose en scène paradoxalement hilarante quand il raconte ensuite sa participation catastrophique aux Assises internationales du roman à Lyon. On passe donc très vite de l'émotion face à la maladie au fou-rire devant l'autodérision virtuose de l'autoportrait. Ce glissement incroyable dans les registres va se doubler d'un glissement dans les niveaux de narration. L'auteur en exhibant le statut fictionnel de l'histoire de Nicolas, qui affleure constamment au long du livre, donne une légèreté assez incroyable à son livre.

Michel Butor, dans ses Essais sur le roman insistait sur la nécessité pour les auteurs contemporains d'inventer des formes nouvelles. Et l'une des choses que j'aime spécialement dans les romans d'Eric Reinhardt, c'est justement qu'il invente pour chacun de ses livres une nouvelle forme, inattendue, un dispositif narratif inédit.  Alors que L'Amour et les forêts faisait se succéder les pans narratifs de manière volontairement abrupte, la structure assez géniale de La Chambre des époux est au contraire tout en glissements imperceptibles: le procédé de narration virtuelle permet de tomber sans s'en rendre compte d'un niveau de récit à un autre. A certains moments, on est avec Mathilde, puis on trouve Margot et on se demande tout à coup si on suit le personnage du romancier ou bien Nicolas: j'ai beaucoup aimé ces surprises.

Car on retrouve dans La Chambre des époux un thème important et passionnant qui parcourt toute l'oeuvre du romancier: la relation complexe que l'écrivain entretient avec ses personnages, le laboratoire intérieur de la création romanesque à l'intérieur de la tête du romancier, qui entre dans le roman. Comment Eric Reinhardt crée-t-il une histoire à partir d'une réalité? Comment vit-il son quotidien avec ces réalités parallèles, quand il écrit? Comment y projette-t-il ou y dépasse-t-il ses propres angoisses? La chambre des époux donne une réponse à ces questions.

Pour autant, ce n'est pas un roman compliqué, il se lit d'une traite et c'est le plus court qu'il ait jamais écrit. C'est un livre qui fera du bien à ses lecteurs, notamment par ses propos sur le couple dans la durée et les épreuves. Le discours sur les phases de sexualité non obligatoire dans le long-terme du couple est tellement rare, et si peu entendu. On peut percevoir un mouvement des derniers romans d'Eric Reinhardt vers l'intime, amorcé depuis L'Amour et les forêts. En tout cas l'idée un peu fofolle que le double du romancier poursuit au début de son livre avec son désir éperdu et comique de guérir tout le monde du cancer me semble presque exaucée par ce livre magique.

 

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Published by Une ombre dans la brume
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  • : Je suis conne comme la lune sans soucis, comme la lune béate qui luit à l'automne, et offre le sourire de sa face blême aux moutons rêveurs, aux filles endormies. Je suis pomme, en somme, et de ce mauvais fruit, sais-tu? La gloire des campagnes monotones (Par qui Dieu sur Eve jeta l'anathème jadis) pleine d'asticots et toute pourrie. Je suis vache mystique des champs nivernais, mâchouillant ma vie végétale dans la paix. Le temps passe, je rumine, bovine herboriste.
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