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17 novembre 2013 7 17 /11 /novembre /2013 09:03

elisabeth-equite-giovannicittadinicesi-2150180-jpg_1881978.JPGA la sortie de la première de la pièce Elisabeth ou l’Equité, j’ai essayé d’écouter ce qu’en disaient les gens, qui ne connaissaient pas l’œuvre d’ Eric Reinhardt, les abonnés du théâtre qui étaient là un peu par hasard. Et j’ai entendu des choses du style : « Au début, je me suis dit : « Ouhlalala ! » en découvrant le côté réaliste et le thème casse gueule… Et puis en fait, c’est super, on se prend complètement au jeu. » « C’était chouette, non ? t’en penses quoi ? Les acteurs jouent drôlement bien…» « ça ressemble vraiment à ce qui se passe en ce moment » « L’histoire est prenante, pourtant c’était long ». Pas une réserve. Des gens parfois étonnés de ce qu’ils avaient vu, mais contents ; et ce moment crucial et furtif où les gens d’une même famille, dans le couloir ou dans le hall se demandent : « Alors t’en as pensé quoi ? » est vraiment un moment de vérité…

C’est vrai qu’on ne peut dire que bravo, cette pièce réussit à montrer une réalité contemporaine complexe, sans manichéisme simplet, à travers une intrigue qui met en scène mine de rien tous les étages de l’entreprise qui subit un plan de redressement : des ouvriers au directeur du fonds de pension américain, en passant par tout un réseau de cadres, d’assistants…

J’étais étonnée au départ, par Anne Consigny : physiquement, elle est gracile, c’est une sorte d’anti-Victoria (l’héroïne DRh du dernier roman d’Eric Reinhardt) , qui avait un côté déesse monumentale imperméable. Elle, c’est l’inverse, elle se révèle une DRH perméable aux autres, qui retrouve l’adolescente idéaliste qu’elle a été à la faveur de la crise très dure où elle se trouve désignée fusible idéal par tous les autres. Je pense que contrairement à ce qu’elle affirme, elle n’était pas si inhumaine dès le départ : certes elle avait un vernis un peu cynique, comme le montre l’ironie de la première scène sur sa propre démagogie, mais la femme du syndicaliste a toujours perçu son humanité, et elle accuse le coup profondément, on le voit, dans les réunions, quand elle se trouve remise en cause. Selon les tenues qu’elle porte, elle réussit à être très différente, d’une scène à l’autre : l’uniforme de DRH du début va laisser la place à une tenue plus « roots » à la fin. Anne Consigny, dans son grand monologue idéaliste, pleure vraiment (au point que son nez coule), elle est vraiment tout en émotions. Elle réussit à paraître très forte et très sensible à la fois, c’est une héroïne authentique. Je me disais que dans le Moral des Ménages ou dans Cendrillon quand un personnage jouait le rôle de fusible dans une entreprise (c’est en effet un thème récurrent dans l’œuvre d’Eric Reinhardt), il sautait à coup sûr. Pas là : Elisabeth Basilico gagne. (Je ne dirai plus que c’est parce qu’elle ressemble à un basilic comme son nom semblait l’indiquer, il paraît que ce n’est pas vrai, c’est un hasard qu’elle s’appelle comme ça… Bon, pourtant son prénom et son nom la rendent aussi doublement reine, car dedans, on entend aussi « basilique », et l’étymologie de ce nom, c’est « royale ») L’auteur a dû devenir un peu plus optimiste (avec l’âge ?) pour que les fusibles ne sautent plus systématiquement.

J’ai adoré le jeu très drôle du syndicaliste CGT Denis Dubreil, Gérard Watkins : dans le texte, je n’avais pas perçu un tel pouvoir comique, j’avais plus senti l’ambiguïté quasi-amoureuse de ses relations avec Elisabeth. L’acteur fait vraiment rire la salle. Il montre bien comment ces ouvriers de base trouvent aussi leur part d’accomplissement personnel à travers leur rôle syndical, et c’est en l’occurrence vraiment un rôle, puisque le personnage avoue pouvoir jouer lui aussi avec la vérité, quand il s’agit de l’intérêt général. Son talent d’acteur-syndicaliste est mis en valeur, quand par exemple il regarde fasciné « Fanfan la Tulipe » à la télé en s’imaginant combattre à l’épée l’affreux directeur Couvelaire (celui-là, difficile de le trouver sympa ! bravo aussi à l’acteur pour sa froideur lisse, parfaite dans la lâcheté face à l’adversité et la soumission à l’Américain…). Dans son genre, Denis Dubreil est un artiste, et c’est le seul homme qu’Elisabeth admire.

Son mari, joué par Frédéric Fisbach, a des ressemblances avec David Kolski, du Système Victoria : comme lui, c’est un homme de gauche sûr d’avoir raison, mais qui, finalement a une vision un peu trop simple de la réalité et se révèle un peu écrasé par la femme qui lui fait face. 

Le directeur américain est vraiment joué par un acteur américain, ce qui contribue à accentuer le réalisme de la pièce. Lui aussi peut être comique par son sans-gêne, sa vulgarité, sa tendance continuelle aux digressions personnelles hors de propos qui montrent son mépris de la situation, son acharnement à ne pas vouloir comprendre les particularismes français. L’incompréhension entre les êtres, due à l’insertion de l’anglais dans la pièce est vraiment représentative de celle, plus profonde, qui règne entre les différentes strates de la hiérarchie de l’entreprise. A un moment, à la toute fin de la scène à New-York, on a eu un problème de sur-titrage, et je me suis demandé si ce n’était pas fait exprès, pour nous mettre dans une situation très provisoire d’incompréhension, justement… (Trop bizarre, à ce niveau, dans un tel théâtre, d’avoir un problème de cet ordre…)

Les décors très simples montrent que le monde de l’entreprise est avant tout un monde cloisonné. On n’a pas cherché à embellir ces cloisons interchangeables, à les rendre décoratives, les meubles sont réduits à leur plus simple fonctionnalité. Cette pièce où l’on multiplie les lieux (le bureau du directeur du fonds de pension à New York, le siège à Paris, l’usine de Villeneuve-Saint-André, les appartements des protagonistes) montre qu’une entreprise ne se joue pas qu’à un endroit, mais qu’elle est éclatée, et que selon l’endroit où l’on se trouve, on la perçoit de façon différente.

L’ouverture sur les coulisses, sur les côtés, m’a semblé une très bonne idée, on y voit les gens se préparer d’une scène à l’autre : chacun des membres du théâtre des négociations est donc vraiment assimilé à un acteur. Quiproquos, coups de théâtre, création de personnages et de textes (voir Denis Dubreil créer et répéter ses communiqués…) : l’entreprise est un monde profondément théâtral.

Les lecteurs d’Eric Reinhardt apprécieront les clins d’œil à ses œuvres précédentes : une belle tirade sur Cendrillon, le fonds de pension qui s’appelle « Victoria capital », les considérations du patron sur l’été indien, c’est une façon de relier comme toujours ses œuvres les unes aux autres. Et c’est une manière discrète de montrer qu’il y a, entre Cendrillon, le Système Victoria et Elisabeth ou l’équité l’idée d’un cycle sur le thème de la finance internationale.

Le discours politique de la pièce est humaniste et pragmatique. Elisabeth remet en cause son libéralisme, et propose une véritable solution idéologique, modérée, qui consiste tout simplement à réintroduire l’humanité et le bon sens dans les valeurs du monde économique, sans chercher à démolir le système, mais en composant avec. De son cas personnel, elle passe à un plaidoyer général, une autre vision sociale. Il faut oser, de nos jours, c’est un peu gonflé, les auteurs ne veulent plus se lancer dans des trucs pareils : l’engagement, l’élan un peu lyrique et idéaliste, avec une grande tirade… Pourtant cette pièce n’est pas mièvre, elle ne présente pas une vision édulcorée de la réalité, dont les remous cruels ont failli broyer Victoria. 

Bon bref, j’ai beaucoup aimé cette pièce, complexe et fluide à la fois, la mise en scène m’a dévoilé des aspects du texte que je n’avais pas perçus à la lecture. Et en plus on rit. Foncez-y.

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Published by Une ombre dans la brume
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  • : Je suis conne comme la lune sans soucis, comme la lune béate qui luit à l'automne, et offre le sourire de sa face blême aux moutons rêveurs, aux filles endormies. Je suis pomme, en somme, et de ce mauvais fruit, sais-tu? La gloire des campagnes monotones (Par qui Dieu sur Eve jeta l'anathème jadis) pleine d'asticots et toute pourrie. Je suis vache mystique des champs nivernais, mâchouillant ma vie végétale dans la paix. Le temps passe, je rumine, bovine herboriste.
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