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17 juillet 2014 4 17 /07 /juillet /2014 12:56

L'amour et les forêts, d'Eric Reinhardt, éditions Gallimard ( à paraître le 21 août 2014)

 

bottineL' "anti-Victoria de  Winter" s'appelle Bénédicte Ombredanne, et contrairement à l'héroïne du précédent roman d'Eric Reinhardt, celle-ci ne surfe pas à toute vitesse sur la vague mondialisée de la modernité, et elle n'a aucun pouvoir. A l'inverse, provinciale, même si elle est née en 1970, Bénédicte semble être l'émanation de la littérature du XIXème, voire du XVIIIème, comme issue d'une faille temporelle, dans laquelle elle retombe d'ailleurs à la faveur d'un coma littéraire qui la plonge dans une nouvelle de Villiers de L'Isle-Adam. Ses bottines hautes et marron à lacets compliqués pourraient la résumer: cette femme est une sorte d'anachronisme vivant (et sa liaison avec un antiquaire le confirme!) . Elle nous fait penser tour à tour à Madame Bovary (en plus brillant), à l'héroïne d'Une Vie de Maupassant, ou à La dame aux Camélias.


Cette prof de lettres agrégée dans un lycée, fan d'Eric Reinhardt, mais plus largement passionnée de littérature, se débat contre les murs des prisons qu'elle se crée. Ce roman est à première vue un mélo, l'histoire d'un destin de femme dramatique, puisqu'elle est à la fois admirable et qu'elle considère son existence comme lamentable, et parce que la mort semble la seule façon pour elle de se libérer, la littérature et l'amour se révélant tour à tour des secours insuffisants à son émancipation.


Bénédicte Ombredanne apprend le tir à l'arc avec l'amoureux merveilleux qui surgit dans sa vie le jour où elle décide de se révolter. Eric Reinhardt, le romancier qui se met lui-même en scène dans ce livre - comme il l'avait fait dans Cendrillon- essaie pour sa part d'écrire parallèlement un roman qui serait comme une fléchette tirée en plein cœur de ses lecteurs. Il est donc question à plusieurs niveaux de flèches, de fléchettes... L'amour et la littérature semblent avoir la même fonction, la même cible: ce sont les armes privilégiées que Bénédicte a dans son carquois pour se libérer de ses prisons intérieures.


Comme souvent dans les romans d'Eric Reinhardt, Bénédicte est un personnage ambigu. D'un côté, on peut estimer qu'elle a été la victime d'hommes qui ont voulu la posséder, mais on a aussi envie de lui reprocher ses redditions et de la secouer. Elle a pourtant l'esprit d'aventure, au début du livre, mais elle se crée ensuite ses propres limites avec l'aide de son mari, un micro-dictateur domestique complètement dingue, de la pire espèce des pervers narcissiques, aussi médiocre qu'elle est brillante.


Ce que j'ai préféré dans ce livre, c'est qu'il montre subtilement combien la relation qui existe entre un lecteur et un auteur ressemble beaucoup à celle qui peut exister entre un auteur et un personnage. A la quête initiale de la lectrice qui cherche à dialoguer et à rencontrer l'écrivain, répond la quête de l'auteur ( à la fin du livre) qui cherche son personnage, c'est à dire sa lectrice métamorphosée en personnage. Entre eux, le même rapport de distance et de fascination, de proximité mentale et d'inaccessibilité, un idéal qui les réunit, des obsessions communes, une sorte de fraternité. Lectrice, auteur sont tous les deux devenus des personnages et fusionnent dans le roman, dans la littérature.



 

On appréciera dans ce roman sa construction qui est à la fois fluide, naturelle (on ne le lâche pas) et composite, subtile, avec l'inclusion d'une nouvelle de Villiers de l'Isle-Adam entière, de chats sur Meetic hilarants, les destins secondaires des pensionnaires d'une clinique, les changements de points de vue imperceptibles (on passe de celui du romancier à la première personne, à celui de Bénédicte à la troisième personne, puis on revient au romancier, et on passe au témoignage de la sœur de Bénédicte, autre superbe personnage féminin). J'ai pour ma part admiré particulièrement l'affrontement entre Bénédicte et sa fille adolescente, un dialogue superbe. Eric Reinhardt montre par ce roman qu'il s'inscrit dans la tradition romanesque du XIXème. A cet égard la nouvelle de Villiers de l'Isle-Adam qu'il choisit d'inclure est très représentative d'un topos, le jeune homme éperdu d'amour face à l'héroïne inaccessible qu'il suit à la sortie de l'opéra, c'est la même situation que Raphaël face à Foedora dans la Peau de Chagrin ou qu’Armand Duval face à Marguerite Gautier dans La dame aux Camélias. Mais Eric Reinhardt renouvelle cette tradition, en y intégrant la peinture de la classe moyenne actuelle, et il pose notamment dans ce roman la question embarrassante de la liberté des mères de famille d’aujourd’hui. Il y mêle son idéal hédoniste, certains aspects de l’autofiction, un métadiscours intéressant autour de ses œuvres précédentes, ou insère des motifs discrets qui relient ses romans les uns aux autres. Le trou, Brigadoon, qui étaient des références essentielles dans Cendrillon sont également ici au centre de l’œuvre, qui raconte un peu la même histoire : celle d’un paradis entrevu au milieu d’une vie grisâtre. C’est un superbe roman qui surprendra, tellement il ressemble peu au Système Victoria. Mais je pense que, comme moi, vous vous y reconnaîtrez un peu : nous sommes tous des Bénédicte Ombredanne qui essayons d’ouvrir des trappes inattendues vers un monde merveilleux…

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Published by Une ombre dans la brume
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  • Effleurer une ombre
  • : Je suis conne comme la lune sans soucis, comme la lune béate qui luit à l'automne, et offre le sourire de sa face blême aux moutons rêveurs, aux filles endormies. Je suis pomme, en somme, et de ce mauvais fruit, sais-tu? La gloire des campagnes monotones (Par qui Dieu sur Eve jeta l'anathème jadis) pleine d'asticots et toute pourrie. Je suis vache mystique des champs nivernais, mâchouillant ma vie végétale dans la paix. Le temps passe, je rumine, bovine herboriste.
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