Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
2 février 2014 7 02 /02 /février /2014 21:06

 

 

Le Moral des ménages d'Eric Reinhardt est un roman que j'adore. Il se prête bien à la scène parce qu'il est essentiellement imprécatoire. Le narrateur déjanté y met en scène sa propre vie, de manière plus ou moins délirante. Ses diatribes au vitriol s'adressent d'ailleurs à un public constitué de ses multiples conquêtes, dont la litanie des 41 prénoms interchangeables ponctue le livre (Je les ai comptés!) A la base, c'est donc déjà quasiment du théâtre.

 

Je savais que Mathieu Amalric jouerait parfaitement l'exaspération rageuse de Manuel Carsen. On retrouve exactement dans son petit regard fébrile la touche de folie de ce chanteur raté. Certains passages du livre sont particulièrement bien mis en valeur, comme celui du camembert qui doit faire la semaine, ou bien la révolte de sa fille à la fin- quand la comédienne Anne-Laure Tondu, épatante par sa présence physique hors du commun depuis le début, renvoie tout efficacement à la figure de ce père indigne. Car les valeurs que Manuel Carsen a développées en réaction à ses parents ne sont pas plus valables que les leurs. L'individualisme forcené, le narcissisme exacerbé du héros s'est substitué à la soumission servile de son père face à ses patrons, et l'adaptation théâtrale valorise à juste titre le retournement final du roman.

 

J'ai apprécié le côté pétillant de la mise en scène de Stéphanie Cléau. Elle a su se saisir des fétiches d'Eric Reinhardt, à travers des symboles visuels efficaces, pour combler certaines lacunes nécessaires, imposées par la brièveté de l'adaptation. On voit bien sûr de nombreuses chaussures, des escarpins aux mules à pompons... La disparition des interlocutrices successives du roman est compensée par la présence protéiforme d'Anne-Laure Tondu. Sa nudité m'a semblé pertinemment imposer dès le départ la dimension transgressive de l'oeuvre originelle. L'utilisation originale d'un hélicoptère téléguidé est un élément spectaculaire qui frappe les spectateurs et convient parfaitement à l'illustration du texte. On retrouve aussi par petites touches le côté kitch des années 70... Les portants pleins d'habits multicolores en jolis camaïeux savamment dégradés- qui forment comme des coeurs sur le rideau du fond- mettent en valeur le thème du travestissement, qui est selon moi assez important dans l'oeuvre d'Eric Reinhardt. Les projections des sombres crayonnés de Blutch permettent de dévoiler au spectateur la profondeur tragique du destin du père par exemple, sous l'apparent comique féroce de la narration. Bien sûr, le micro s'imposait à notre chanteur nombriliste, et je suis vraiment contente qu'il n'ait pas chanté, parce que justement, dans le livre, on ne sait jamais exactement ce qu'il chante.

 

J'ai pourtant quelques regrets, mais uniquement parce que je suis tellement fan du livre, que je ne peux pas du tout me mettre à la place de quelqu'un qui ne le connait pas. Et donc, j'ai regretté la disparition du meurtre (plus ou moins fantasmé) de Michel Delpech, qui était pour moi un élément essentiel et hilarant du roman. J'ai trouvé également que le passage du père dans le placard se faisait trop brusquement. Dans le livre, on a davantage conscience par glissements que le narrateur délire. Et pour moi, Marie Mercie est une jeune BCBG à collier de perles bien trop conformiste pour avoir l'idée de se déguiser en wonder-woman, même si c'est vrai que la scène de la surprise party déguisée est visuellement superbe et rend bien compte de l'exclusion dont MC se sent victime à cet âge. J'ai aussi eu l'impression que le texte avait subi un trop fort régime amaigrissant et que les excès des diatribes, leurs élans incroyables, étaient réduits. C'était peut-être trop dur pour les acteurs d'en apprendre davantage, c'est vrai, mais j'aurais bien vu quelque-chose de plus démesuré, de plus déraisonnable, qui joue davantage sur les nerfs du spectateur...

 

 

Enfin, j'étais quand même contente, j'ai bien applaudi, j'ai trouvé que les gens autour de moi avaient l'air contents aussi. Et j'espère que cette mise en scène réussie pourra attirer un peu plus l'attention sur ce roman, qui est selon moi, absolument génial.

Partager cet article

Repost 0
Published by Une ombre dans la brume
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Effleurer une ombre
  • Effleurer une ombre
  • : Je suis conne comme la lune sans soucis, comme la lune béate qui luit à l'automne, et offre le sourire de sa face blême aux moutons rêveurs, aux filles endormies. Je suis pomme, en somme, et de ce mauvais fruit, sais-tu? La gloire des campagnes monotones (Par qui Dieu sur Eve jeta l'anathème jadis) pleine d'asticots et toute pourrie. Je suis vache mystique des champs nivernais, mâchouillant ma vie végétale dans la paix. Le temps passe, je rumine, bovine herboriste.
  • Contact

Liens